Le 9 août 2025, après plus de trente ans de conflit, un pré-accord de paix a été signé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Après une ouverture des discussions en mars 2025, une rencontre entre les dirigeants arméniens et azéris, Nikol Pachinian et Ilham Aliyev, a eu lieu à la Maison-Blanche. Supervisé par la médiation américaine, ce mémorandum a permis de mettre d’accord les deux représentants en attendant d’avoir l’aval de leurs peuples et gouvernements. Portant avec lui l’espoir d’une paix durable dans le Caucase après un conflit entamé à la chute de l’URSS, nombreux sont ceux qui se montrent optimistes quant à sa réalisation. Pour autant, plusieurs enjeux se cachent derrière ce texte : souveraineté arménienne, mise en place du corridor de Zanguezour et expansion de l’influence américaine dans le Sud-Caucase. En somme, de nombreuses interrogations quant aux implications géopolitiques futures.
En effet, la question de ce traité de paix est premièrement celle des territoires disputés. Pour rappel, le conflit opposant Erevan et Bakou oppose les deux États autour de leur souveraineté sur le Haut-Karabagh. En 2023, l’Azerbaïdjan a définitivement établi sa domination sur la région, rétablissant son contrôle sur ce territoire, à l’issue de la dissolution de la république d’Artsakh (nom arménien du Karabagh) et l’exode de la population arménienne locale. Parmi les clauses de cet accord de paix figure la reconnaissance totale de la souveraineté azérie sur ce territoire et par conséquent, l’abandon des revendications arméniennes. Pour la population arménienne, ce point pourrait poser problème. Depuis la fin du conflit en 2023, de nombreuses manifestations ont eu lieu en opposition au Premier ministre Pachinian, réclamant sa démission suite à sa décision d’accepter la cession des territoires revendiqués par l’Azerbaïdjan. Prônant l’idée de “l’Arménie réelle”, c’est-à-dire un État arménien tel que reconnu internationalement et non basé sur les territoires historiquement peuplés d’Arméniens, Nikol Pachinian reste inflexible face aux demandes et défend les bénéfices de la paix pour son pays. Pour l’heure, il est difficile de prédire avec certitude les chances de succès du référendum. Si la communauté internationale reste confiante quant aux débouchés de ces négociations, la population arménienne reste quant à elle radicalement opposée à toute normalisation avec l’Azerbaïdjan. La principale cause est bien évidemment le traitement infligé à la population du Haut-Karabagh ainsi que le refus de céder une partie de son territoire historique. Nul doute que ce référendum sera accompagné d’une importante campagne pour illustrer son rôle décisif dans le futur de la nation.
Néanmoins, les dispositions du pré-accord ne s’arrêtent pas là. Cette paix est également porteuse d’opportunité économique et sécuritaire avec la création du projet de corridor de Zanguezour. Ce corridor, situé dans le sud de l’Arménie non loin de la frontière iranienne, permettrait de relier les régions azéris du Nakhitchevan, limitrophe de la Turquie, au cœur de l’Azerbaïdjan. Mais plus qu’une simple voie unifiant un État par la voie terrestre, il s’agit d’un projet aux retombées multiples.
La ”TRIPP” pour “Trump Road Initiative for Peace and Prosperity” présente deux volets. Premièrement, une opportunité économique représentée par la gestion privée du corridor par un consortium américain privé sur une durée de 99 ans. Cet espace sera alors destiné à la circulation de biens, de marchandises ainsi que des personnes, impliquant d’importants travaux d’infrastructure pour structurer le projet. Pour l’Arménie, il offre alors une chance de profit tandis que pour Bakou et Ankara, il s’agirait d’un vieux rêve enfin réalisé, avec un rapprochement terrestre et maritime des deux pays ainsi qu’une “unification” des peuples d’ascendance turcique (Turquie, Azerbaïdjan, Asie centrale…) à travers le corridor puis la mer Noire.
Mais, dans un second temps, ce projet offre aussi un contrôle stratégique de l’endroit aux États-Unis en raison de son exclusivité. Pour une part de la population arménienne plus inquiète, cela représente d’une part une perte de souveraineté puisque le territoire ne serait plus administré directement par Erevan. De plus, ce corridor pourrait mener à une porte ouverte vers une militarisation de la région, la transformant en base arrière pour d’éventuelles tensions avec la Russie et l’Iran.
Ce corridor n’est donc pas vu d’un bon œil par toutes les forces régionales. À Moscou, le rapprochement des deux peuples anciennement ennemis est un constat d’échec en raison de ses nombreuses tentatives de médiation échouées. Progressivement, la Russie a perdu son contrôle sur la région depuis son invasion de l’Ukraine. Depuis plusieurs années déjà, l’Arménie s’éloigne de la Russie. Alors que les deux pays étaient auparavant des partenaires proches, tous deux membres de l’OTSC, la tendance arménienne est désormais à un rapprochement vers l’Europe. Tandis que les ventes d’armes russes à destination d’Erevan s’effondrent, passant de 90% à 10% sur ces dernières années, l’Arménie opte pour les partenariats européens : contrats avec Thales pour l’acquisition de radar GM200, avec Safran pour des jumelles de vision nocturne ainsi que d’autres négociations avec l’Allemagne et l’Italie dans une optique de réduction de sa dépendance sur Moscou. Politiquement, l’Arménie considère la Russie comme faillible après l’échec dans sa tentative de calmer les tensions lors des conflits du Karabagh. Se cherchant de nouveaux alliés durables, des négociations ont pris place pour signer une Charte de partenariat avec l’Union européenne, les États-Unis ainsi que l’Inde. De plus, la procédure d’adhésion à l’Union européenne a été officiellement initiée début 2024, avec une adoption par le parlement arménien en mars 2025, sous réserve d’un référendum national.
De l’autre côté de la frontière, les crises diplomatiques se sont multipliées entre Bakou et Moscou depuis fin 2024. En décembre, le crash d’un avion d’Azerbaïdjan Airlines au-dessus du Kazakhstan suite à une erreur des défenses russes cause la mort de 38 personnes. Le président Aliyev annonce alors son refus de participer à la parade du 9 mai à Moscou et saisit la justice internationale pour obtenir réparation pour son pays. Après des aveux de culpabilité de la part de Moscou, les relations se sont relativement stabilisées avant de chuter de nouveau en juin 2025. Lors d’une opération de police dans l’Oural, huit ressortissants azéris sont arrêtés par les autorités russes lors d’une opération anti-criminalité mais deux vont perdre la vie durant leur détention. Causant dans un premier temps une vague d’insurrection médiatique en Azerbaïdjan, la situation s’est envenimée avec les représailles azéries : une dizaine de ressortissants russes vont être arrêtés au sein de l’Agence Spoutnik, avec comme motif des accusations de blanchiment d’argent, fraude et cybercriminalité. Ces arrestations, jugées illégales par Moscou, ont d’autant plus gelé les relations bilatérales. Alors que l’influence russe s’amenuise, celle de la Turquie ne fait que s’accentuer. Proche culturellement, l’Azerbaïdjan et la Turquie se voient comme des nations sœurs et multiplient les échanges économiques et stratégiques, notamment avec le futur corridor.
Mais la disparition de l’influence russe au profit de Washington et de la Turquie déplaît tout autant à l’Iran. Depuis les premiers jours du conflit et le blocus économique imposé à l’Arménie par la Turquie et l’Azerbaïdjan, l’Iran s’est tenu aux côtés d’Erevan. Cela s’est d’abord fait en tant que partenaire économique, fournissant ressources énergétiques, commerciales et dans certains cas une aide au développement d’infrastructures puis en apportant un soutien humanitaire à la population lors des guerres du Karabagh de 2020 et 2023. Pour Téhéran, cette potentielle base arrière chez son allié pose problème, la république islamique ne témoignant qu’une modérée sympathie à l’annonce des négociations de paix entre Erevan et Bakou. Alors que la présidence Trump est synonyme de confrontation entre l’Iran et les États-Unis, à l’instar d’évènements comme l’assassinat du général Soleimani en 2020 ou encore les menaces d’embargo en cas de maintien d’un programme nucléaire, la présence d’intérêts américains à quelques kilomètres de la frontière n’est en aucun cas une bonne nouvelle. En parallèle, le rapprochement entre l’Azerbaïdjan et Israël, ennemi juré du régime des ayatollahs, ne fait que renforcer les futures tensions à prévoir dans la région.
Néanmoins, ces possibilités restent relatives. En attendant la signature définitive de l’accord de paix, nous ne pouvons que continuer à nous interroger sur l’avenir de la région en espérant qu’une paix durable s’instaure.
Briac Chatelet